Clavardage avec Bernard Pivot
Bernard Pivot était l’invité de Sud Ouest et de la librairie Mollat : il a répondu en direct sur www.sudouest.com aux questions des internautes à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage, “100 expressions à sauver”. Découvrez le compte-rendu du tchat !
Photos Thierry David
journalsudouest: Une première question avant de
laisser la parole aux internautes : quel terme préférez-vous pour cet
exervice : un Tchat? Une tchatche? Un clavardage? Autre chose?
Bernard_Pivot:
J’ai toujours adoré le mot clavardage c’est un mot québécois qui est la
contraction de deux mots: clavier et bavardage. Rien de plus français
et finalement de plus malin.
Thierry: Comment avez-vous sélectionné les expressions présentes dans votre ouvrage? Quels ont été vos critères?
Le
premier critère c’était la qualité de ces expressions: la poésie, la
truculence, la cruauté, la spontanéité, etc. Le deuxième critère
c’était qu’elles me rappelaient de bons souvenirs, souvent de mon
enfance, et le troisième critère, le plus important: avoir lu ces
expressions sous la plume de grands écrivains, c’est pourquoi chaque
expression est accompagnée de citations de Proust, Aragon, Colette,
Giono, Nourissier, et beaucoup d’autres écrivains que j’ai eu le
plaisir de lire…
Bob64: Comment naît une expression? Par habitude, par hasard? Et comment ou pourquoi meurt-elle ensuite?
La
plupart des expressions naissent anonymement de la verve populaire. Il
en est des expressions comme des histoires drôles, la plupart du temps
on ne sait pas qui les a inventées. Et c’est toujours un grand mystère
que la vie même de ces expressions. Pourquoi elles se répandent,
pourquoi elles plaisent au public et puis pourquoi un jour elles
déclinent, elles passent de mode et parfois meurent? Certaines
paraissent éternelles comme “Vogue la galère!” qu’employait déjà
Molière, et qui est toujours tendance.
Et puis d’autres
expressions sont victimes de l’évolution des mentalités, des us et des
coutumes, de l’évolution aussi des techniques et de la science. Bref,
elles sont à un certain moment en décalage avec la société.
Melchiades:
Les cent expressions que vous désirez sauver sont certes savoureuses,
voire étonnantes, mais elles sont également un peu anciennes. Y a-t-il
des expressions contemporaines que vous aimez particulièrement ?
Heureusement,
il se crée chaque année de nouvelles expressions qui viennent prendre
la place des anciennes et ces expressions sont souvent aussi
savoureuses que celles créées il y a un ou deux siècles. Parmi mes
expressions modernes favorites: Etre pété de thunes, Y’a pas le feu au
lac, Bling bling, Les paradis fiscaux, Se prendre pour sa photo,
Maquillé comme un passeport libanais, etc…
journalsudouest: Avez-vous travaillé seul au recensement de vos “100 expressions” à sauver?
C’est une oeuvre totalement personnelle et ce qui
me tenait à coeur, c’était d’apporter des citations qui n’étaient pas
puisées sur Internet ou dans le Grand Robert mais dans les livres que
j’avais lus ou que j’ai lus pour la circonstance. Il y a des écrivains
chez lesquels les expressions sont nombreuses comme Giono et Colette,
et d’autres écrivains chez lesquels elles sont rares. Evidemment, pour
faire ce livre, j’ai lu ou relu les premiers et pas les seconds.
Yo1264: Si vous ne deviez sauver qu’une seule expression, laquelle serait-ce et pourquoi ?
Ce
que j’aimerais vraiment sauver c’est “Aller se faire lanlaire”, qui
veut dire: aller se faire foutre. Je la trouve plus élégante, elle est
musicale, parce que lorsqu’on ne sait pas les paroles d’une chanson on
dit: lalala lanlaire, d’où l’expression, Il ne connaît pas les paroles,
Il ne sait rien, qu’il “aille se faire lanlaire”. Je vous signale que
Barbara a employé l’expression dans une de ses chansons citée dans le
livre.
journalsudouest: Travaillez-vous déjà à votre
prochain ouvrage? Après les mots, les expressions, le dictionnaire
amoureux du vin… D’autres envies?
Pour le moment, non.
Je me laisse bercer par le succès du livre, je me repose mollement sur
le Hit parade, mais dès janvier, ma tête va se mettre au
court-bouillon, autre vieille expression et je réfléchirai à un livre
qui, je rassure tout le monde, ne sera pas 100 adverbes ou 100
adjectifs à sauver.
Marco: Bonjour! La dictée… de Pivot vous manque-t-elle?
Pas du tout. Rien ne me manque même pas mes
émissions de télévision. J’en ai fait beaucoup, des émissions
littéraires, des dictées, des interviews de Double Je, c’était une très
bonne époque. Mais je suis passé à autre chose et mes activités
d’auteur (celles que je me suis interdites pendant toute ma carrière
littéraire à la télévision), ma place à l’Académie Goncourt, la
critique littéraire au Journal du dimanche, tout cela ressemble à une
autre vie qui est cependant la conséquence de la première, et cette
autre vie me satisfait beaucoup.
Melchiades: Pensez-vous
qu’il se popularise aujourd’hui d’avantage d’expressions “toutes
faites” qu’autrefois, notamment chez les plus jeunes ?
C’est
très difficile de savoir comment naissent les expressions chez les
jeunes, notamment dans les banlieues et les quartiers populaires. Je
crois qu’autrefois les expressions naissaient dans les cafés, au
marché, à la table familiale, dans les réunions sportives. Aujourd’hui,
je pense que beaucoup naissent dans la rue. Mais je ne suis pas
psycho-sociologue et il m’est difficile de répondre à cette question.
Marion:
Que pensez-vous des méthodes d’apprentissage de la langue française
aujourd’hui ? Comment, selon vous, pourrions nous donner au cursus
littéraire une meilleure image et plus de “débouchés” ?
Des
débouchés, je n’en sais rien. Je ne vais pas entrer dans la querelles
des méthodes d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, simplement
je constate que beaucoup d’enfants notamment des quartiers défavorisés,
entrent en 6e sans savoir lire. On a dans un passé finalement assez
long tellement privilégié les mathématiques et toutes les disciplines
scientifiques que les matières littéraires sont apparues, peut-être pas
désuètes, mais en tout cas en retrait, passéistes.
Je crois
qu’il faut rééquilibrer l’image de la littérature, de l’écriture, de la
lecture, de la grammaire, de l’orthographe par rapport aux disciplines
scientifiques. Comment faire ce rétablissement? Je l’ignore mais tout
cela passe par effectivement de meilleurs débouchés pour les études
littéraires, par une action missionnaire auprès des parents d’élèves,
et peut-être aussi par un meilleur statut des professeurs de français.
Guillaume: Bonjour, que pensez-vous de l’anglicisme dans les expressions françaises actuelles?
Il
y a beaucoup d’anglicismes aujourd’hui dans les mots et les
expressions. Quand ces anglicismes ont leur utilité, qu’ils servent à
désigner ou à exprimer quelque chose que le français n’est pas capable
de nommer, j’y suis favorable. Mais je constate que trop souvent, ces
anglicismes ne sont que des mots à la mode qui prennent la place de
bons vieux mots français, exemple: best of pour florilège, booster pour
activer, etc. Enfin, j’aimerais que les comités chargés de donner des
mots équivalents aux anglicismes soient beaucoup plus dynamiques, à
l’image des Québécois qui en cette matière sont pleins d’invention.
Voir le clavardage du début de notre entretien.
garfieldfr:
Les expressions que vous avez répertoriées sont-elles liées à des
régions, à des dialectes locaux ? Avez-vous des exemples dans le
sud-ouest ?
Non. Je me suis attaché à ne reprendre que des
expressions nationales. Connues sur l’ensemble du territoire français.
Faire un inventaire des expressions région par région serait un travail
considérable. Etant Lyonnais je pourrais apporter des expressions
lyonnaises mais n’étant pas Aquitain il me serait difficile de faire un
recensement des expressions aquitaines. Ce travail-là reste à faire.
Marco:
Que pensez-vous du prix Nobel attribué à JM G Le Clézio? Et parmi les
auteurs contemporains, français ou étrangers, quels sont ceux qui se
trouvent sur votre table de chevet?
Je suis ravi que J.-M.
G. Le Clézio ait obtenu le Prix Nobel de littérature. J’étais jeune
journaliste lorsqu’il a obtenu le Prix Renaudot 1962 pour “Le procès
verbal”, je l’ai plusieurs fois invité dans mes émissions j’ai fait
deux tête-à-tête avec lui, à Apostrophes et à Bouillon de culture, je
l’ai toujours considéré comme un écrivain majeur. Vous ne vous
étonnerez donc pas que le soir de son Prix Nobel je sois allé le
féliciter.
Pour ce qui est des livres de chevet, je n’en ai aucun car je ne lis pas au lit. Le lit ou on y dort ou on y fait l’amour.
caroline:
J’ai une jolie bibliothéque mais votre ouvrage sur les expressions à
sauver trone dans la cuisine : lieu moins prestigieux mais qui lui
permer d’être manipulé par deux ados qui se délectent de cette langue
si savoureuse . Nous aimons partager en famille ce recueil , nous
aimerions vous suggérer d’autres expressions qui pourraient faire
l’objet de vos si brillantes études.
- se tenir à carreau : être trés sage
- Filer du mauvais coton : adopter un comportement négatif voire dangereux
- Faire battre des montagnes : créer des polémiques avec un plaisir malsain , semer la zizanie de façon injustifiée.
Je
me permets de vous signaler que j’ai inclus à la fin de mon livre
quelques pages blanches pour que les lecteurs puissent y inscrire les
expressions qu’eux-mêmes aimeraient sauver de l’oubli. Les trois
expressions que vous venez de m’indiquer sont savoureuses mais ne sont
pas pour le moment en péril. Mais votre initiative de mettre le livre à
la portée de vos enfants est une heureuse initiative, faites de même
avec le Petit Larousse ou le Petit Robert.
Guillaume: Que proposez-vous au quotidien afin de tenter de sauver les expressions que vous présentez dans ce livre?
Le
succès du livre, sa médiatisation, les articles de presse, les
interviews, à commencer par celle-ci, sont une action en faveur de la
vie ou de la survie de ces expressions. En dehors de cela, il m’arrive
de surprendre les gens qui m’entourent par des expressions appropriées
au lieu ou au moment. Par exemple: lorsque je suis dans un café ou un
restaurant et qu’un garçon laisse choir un verre ou une assiette, je ne
peux pas m’empêcher de lancer “Faites chauffer la colle!”. Expression
doublement désuète, parce qu’aujourd’hui on ne chauffe plus la colle,
et parce qu’on ne répare plus rien.
olivier: Bonjour, que pensez-vous de l’absence de publicité en 2009 sur France Televisions? Merci d’avance.
Quand la publicité a été introduite sur les deux
chaînes du service public, il y a longtemps, j’y étais hostile. Parce
que j’étais de ceux qui voyaient bien que la publicité serait un
encouragement à obtenir à chaque instant un maximum de téléspectateurs
et donc un encouragement à limiter les ambitions culturelles de la
télévision.
Ce qui était un voeu il y a vingt-cinq ans m’est
apparu aujourd’hui comme une utopie. Les utopies ça coûte très cher et
il est difficile de les financer, on s’en rend compte actuellement. La
réforme aura l’avantage de programmer plus tôt les émissions
culturelles dans la soirée, mais elle aura le désavantage de rendre le
service public totalement dépendant pour ses finances du pouvoir
politique.
Melchiades: La littérature ne semble toutefois
pas très en cour chez nos gouvernants, si l’on en croit l’acharnement
de notre président à l’égard de Mme de La Fayette… Pour Noël, quel
livre enverriez-vous à M. Sarkozy ?
Le catalogue des Galeries Lafayette !
journalsudouest: Nous laissons le mot de la fin à Bernard Pivot…
En voiture Simone, c’est moi qui conduis, c’est toi qui klaxonnes!














